
La presse et la contre-performance démocratique de la classe politique
A la faveur du débat de société sur la symbolique nouvelle des sociétés et des civilisations lorsqu’elles changent, lequel aura fait brèche au sujet de la question du Monument de la Renaissance Africaine, l’orientation de la presse a révélé la mutation spécifique qui a eu lieu en elle depuis près d’un quart de siècle, en l’occurrence la transformation interne du groupe des journalistes et de la nature des organes de presse devenus des entreprises de presse, mais celle-ci aura mis en lumière les rapports nouveaux - et originaux - entre ces entreprises de presse en question avec les propriétaires de ces mêmes organes de presse d’une part, et d’autre part, avec les principaux acteurs du jeu politique.
Le rôle de la presse transformée (presse mutante) qui a changé de fonction et d’objectifs : elle est principalement un acteur du jeu politique au lieu d’être un observateur autonome, c’est-à-dire indépendant des camps politiques en présence. A moins de considérer que l’idéal de la presse d’information a fait place à une presse politique plus libérale que démocratique par son orientation mercantiliste, peu importe par réalisme ou par nécessité eu égard aux transformations de l’offre de presse et du lectorat.
’’Le passage de l’Information légitime’’ au ’’commentaire tendancieux à la limite du licite’’ est la marque de fabrique d’une partie notable de la presse (ce qui est permis par la règle de conscience que le journaliste est seul à apprécier au contraire des règles objectives de la profession qui sont codifiées). Le passage de l’ancienne presse à la nouvelle s’effectue au travers d’une translation interprétative : le journaliste rend compte non de ce qui est conforme, mais de ce qui sans être exact, est jugé légitime comme genre rédactionnel, y compris même lorsqu’il se substitue à l’information proprement dite. Cette pseudo-dérision qui relève de la caricature au sein d’un journal qui n’est pas satirique équivaut à une information inexacte, est fausse, parce que contraire aux faits. Ce qui est une autre manière de faire fi du droit du public à l’information exacte.
Jusqu’ici le crédo était que les faits sont sacrés et le commentaire est libre, mais de plus en plus l’opinion du journaliste à la recherche d’un scoop ou d’un contrat sur tel ou tel acteur du jeu public, prend le dessus sur les déontologies et les droits du public. S’agit-il d’une simple variance à l’intérieur de l’offre de presse ou d’un passage de la presse d’information à la presse d’interprétation, où la prise de position du rédacteur et/ou de son organe substitue régulièrement une cohérence toute artificielle aux faits objectifs qui sont à la base de la profession : l’objectivité, la rigueur, l’éthique… C’est ainsi que l’ « interprétation libre », qui est la réfutation même du commentaire libre - qui suppose l’information objective d’abord, avant tout commentaire – tend à devenir la matière principale de la plupart des journaux, à de rares exceptions.
Qu’il s’agisse d’une adaptation chaotique à un nouveau lectorat ou de l’expression de la crise de mutation qui est à l’œuvre dans cette profession, un constat est récurrent : les acteurs politiques classiques ont perdu le monopole du détournement volontaire du sens qu’ils partagent désormais avec les organes de presse. Fait qui à son tour, annonce un glissement majeur dans la nature de la presse et dans la fonction du journalisme, gros de toutes les dérives à la rwandaise ou à l’ivoirienne : Violence des titres, sensationnel en permanence, accusations, insinuations, formules tapageuses, etc., en lieu et place des attentes légitimes des publics et des usagers, signes avant-coureurs de la généralisation des Off, des Ceey et des Tës, parents et alliés des cliques internet, alter ego des wax sa xalat stipendiés par les jetons militants.
Si donc, il y avait un danger politique, dès lors que le public n’est plus informé, mais orienté par la manipulation issue du détournement de sens, il va de soi que la presse ainsi transformée en arme, devient une gâchette prête à l’usage selon les contrats et les alliances…., les obédiences et les intérêts au détriment des valeurs cardinales de la presse militante et altruiste des années 60 et 70, ou des années 80 et 90 ! A moins de considérer qu’il existe des valeurs nouvelles opposables aux anciennes : l’affairisme de presse, l’incivisme, l’insolence, l’impertinence, la crise de la presse d’information n’a pas été remplacée avantageusement par celle de l’interprétation libre. Dans ces conditions, la fonction de l’Université et des pôles de production de savoir n’est pas seulement de flatter la presse, mais de dévoiler son caractère de pouvoir déformant et aliénant par le fait des affairistes ou des mutations internes au groupe formé par les journalistes, peu importe à cause de l’affaiblissement de la formation des professionnels ou de la substitution de l’intérêt de type capitalistique et égoïste ou libéral, au sacerdoce d’une profession à laquelle la démocratie doit tant au Sénégal et dans le monde.

















