
Aujourd’hui, le Sénégal est loin d’être une démocratie apaisée. Le dialogue politique entre le pouvoir et l’opposition est rompu ; pour la première fois dans l’histoire politique de ce pays qui a perdu son statut de « vitrine démocratique », le chef de l’Etat est en conflit avec des franges du clergé catholique et des mollah ; il y a surtout une crise morale renforcée par les usages d’un pouvoir exécutif qui « fait ce qu’il veut », comme le déplorait récemment Lamine Diack, le patron de l’athlétisme mondial.
Comme le recommande la tradition républicaine, toujours à la recherche du consensus le plus large possible, une concertation avait débuté il y a deux semaines au sujet de modifications à apporter à la loi électorale, sur des sujets d’importance. Finalement, cela a abouti à un clash, l’opposition regroupée au sein de la coalition « Bennoo Siggil Senegaal » ayant décidé de bouder les « concertations » entamées sous la direction du nouveau ministre de l’Intérieur, Bécaye Diop. Et là, les arguments ont volé très bas !
Il faut dire que le maire de Kolda, un cacique du Pds, n’a rien fait pour rechercher le consensus. D’emblée, il s’en est pris à la presse, proposant un projet de loi interdisant la diffusion, par les médias, des résultats affichés dans les bureaux de vote dès après 18 heures. Conséquence, le locataire de la Place Washington subira un lynchage médiatique en règle. Le secrétaire général du Ps, Ousmane Tanor Dieng, tiendra ces mots : « le ministère de l’Intérieur est trop lourd pour lui ! » Les arguments vont voler très bas.
Ainsi, on évoquera un instituteur à mobylette qui pétaradait avec son deux-roues dans la capitale du Fouladou et qui est devenu ministre de l’Intérieur à la faveur de l’arrivée de Me Wade au pouvoir. Certes, l’instituteur est au cœur de la République car formant le citoyen ; on le sait depuis Jules Ferry. Mais c’est l’ambiance globale qui entoure le régime de Wade que toute petite bête est systématiquement recherchée pour répondre aux assauts du président de la République.
Le défunt président du Conseil, Mamadou Dia, était pourtant instituteur, certes diplôme de Ponty. Il a dirigé le gouvernement. Beaucoup de figures du Sénégal ont entamé leur carrière par la fonction d’enseignant -parmi eux, l’actuel président de la République. Personne n’y a jamais trouvé à redire. Si Bécaye Diop lui-même estime que l’opposition le considère « comme un pauvre type », c’est sans doute parce que le règlement de comptes, jusqu’à tous les niveaux, est devenu la règle. Par ce fait, c’’est vraisemblablement Me Wade qui donne du grain à moudre à ses détracteurs...
Résultat : il n y a plus de dialogue politique, les deux termes du champ d’action se regardant en chiens de faïence. Le dialogue est rompu dans les faits depuis que les conclusions des « Assises nationales » ont été rendues publiques ; et même au-delà, depuis le boycott par d’importants partis politiques des dernières législatives, s’auto-excluant ainsi du Parlement à cause des suspicions de fraude qui ont accompagné, en 2007, la réélection de Me Wade à la tête du Sénégal. Un président réélu qui très vite va accentuer sa propension à la confrontation ; une situation qui a atteint son paroxysme la semaine qui a suivi la célébration de la Tabaski.
Prenant la posture d’un président-talibé ( ?), lors de la pose de la première pierre de la nouvelle grande mosquée des Mourides à Dakar, au risque se se faire poser des questions sur ses motivations réelles, il a « chargé » la communauté chrétienne, l’accusant de ne pas être « reconnaissante ». Le chef de l’Etat a grandement participé à la réhabilitation de la cathédrale de Dakar et participe souvent financièrement aux manifestations organisées par l’Eglise catholique. En riposte, le curé de Gorée, l’abbé André Latyr Ndiaye a démontré qu’il n y avait pas seulement des enfants de choeur au sein du clergé : « Se désoler ou s’indigner de ne pas recevoir assez de marque de reconnaissance de la part de la communauté chrétienne du Sénégal, relève de la vantardise et d’une boulimie de louanges. L’orgueil pue dans les chaumières des paysans comme dans les palais des rois et des gouverneurs savamment désinfectés tous les jours ». Ambiance, ambiance...
Avec le magistère libéral, la confrontation et le rapport de forces sont devenus des références dans l’échelle des valeurs. Dans son propre camp, les leaders politiques usent, jusqu’à user la corde républicaine, du chantage pour revenir au premier plan. D’où la triste réalité d’un président de la République qui voit des départs de feu un peu partout. En a t-il seulement conscience ?


















