
NETTALI.NET - Cheikh Tidiane Sy, l’ancien ministre de la Justice sort de sa réserve. Il s’attaque à la médiation entreprise par le président Macky Sall pour un climat politique apaisé en Côte d’ivoire. Voici le contenu de sa contribution.
Le 11 décembre 2012, le Chef de l’Etat sénégalais M. Macky Sall a reçu, en accord avec Alassane Ouattara son homologue ivoirien, nous précise le communiqué de la Présidence, une délégation du FPI, le parti de Laurent Gbagbo, conduite par son président par intérim M.Sylvain Miaka Oureto. Nous nous interrogeons sur le sens et l’opportunité d’une telle rencontre, qui voudrait passer pour une médiation du Chef de l’Etat sénégalais pour un climat politique plus apaisé en Côte d’Ivoire. Selon certains susurrements, l’intervention de M. Macky Sall serait guidée par le « souci de reconnaissance aux pro Gbagbo ».
Je voudrais d’abord rappeler, en guise de préambule, le rôle qu’a eu à jouer le Sénégal, sous le magistère du président Abdoulaye Wade, dans la recherche du retour de la paix dans ce pays, si cher aux Sénégalais. Lorsque la crise politique a éclaté après les évènements de 2002, le premier accord de paix fut obtenu grâce à la médiation du président Abdoulaye Wade qui avait commis, pour ce faire, son ministre des Affaires Etrangères de l’époque, Cheikh Tidiane Gadio.
Cette médiation eut pour effet immédiat, et non moins important, de freiner la marche inexorable des Forces Nouvelles, presque parvenues aux portes d’Abidjan. Depuis cet instant, il faut le redire, le ministre Cheikh Tidiane Gadio fut déclaré persona non grata à Abidjan, pour des raisons que mon sens de la responsabilité ne me permet pas d’invoquer. C’est alors à ma modeste personne que le Président Abdoulaye Wade demanda de jouer les bons offices et d’être son interprète auprès de Laurent Gbagbo pour obtenir de ce dernier une plus grande retenue vis-à-vis de ceux qu’il considérait comme des rebelles et jetait en pâture à cette partie de la population ivoirienne qu’il avait embarquée dans sa folle aventure.
C’est ainsi que j’ai effectué trois fois en Côte d’Ivoire, des missions au cours desquelles j’ai eu des entretiens avec le Président Laurent Gbagbo en personne. La leçon que j’ai tirée de ces rencontres me permet de soutenir, malgré ses nombreuses promesses, que le Président Gbagbo n’avait pas réellement comme souci d’honorer ses engagements, aussi bien vis-à-vis de l’opposition ivoirienne représentée par les Forces Nouvelles, que vis-à-vis d’Abdoulaye Wade, qui ne cherchait qu’à obtenir le retour de la paix en Côte d’Ivoire. Ce sentiment me semble avoir été largement partagé par la plupart des Chefs d’Etat qui ont eu à participer aux différentes rencontres d’Accra (Accra 1, Accra 2, Accra 3) auxquelles le Président Wade m’avait fait l’honneur de m’associer.
Fidèle à sa réputation de « boulanger », du fait qu’il roulait tout le monde dans la farine, Laurent Gbagbo profita des nombreuses tentatives de négociations qu’il faisait avorter, pour renforcer son dispositif totalitaire dans la capitale ivoirienne et mettre sous coupe réglée toutes les institutions du pays. C’est ainsi qu’il institua un régime de terreur dont les Ivoiriens et la communauté internationale se souviennent encore.
Je note, pour l’avoir observé, que c’est l’entêtement de Laurent Gbagbo à garder le pouvoir par tous les moyens -en biaisant toutes les initiatives qui pouvaient mener à la paix dans son pays- qui a conduit la Côte d’Ivoire vers les évènements que nous connaissons, et à cette fin tragique pour lui, pour sa femme et pour les siens.
Pour n’avoir pas tenu les engagements qu’il prenait, aussi bien auprès des acteurs politiques ivoiriens que des médiateurs qui se sont succédés durant les années de braises, le FPI s’est décrédibilisé au point qu’aujourd’hui Laurent Gbagbo, tenu pour responsable des tragiques évènements qui ont ébranlé son pays, est devant le Tribunal Pénal International qui réclame aussi son épouse Simone Gbagbo.
Cette évocation du passé sous-tend les lignes de force de l’avenir de la Côte d’Ivoire. Une nation, plongée hier dans l’adversité, tournée aujourd’hui vers sa reconstruction dans la voie de la prospérité ! En tout cas, le Président Ouattara, lui, a retroussé ses manches, et déjà les chantiers commencent à voir le jour, ce qui rassure la majorité des Ivoiriens !
Sous ce rapport, une médiation du Président Macky Sall, pour quoi faire ? Quel sens donner à une telle médiation ? Pourquoi vouloir discuter avec des acteurs politiques qui ont foulé aux pieds les principes élémentaires de tout ce qui fonde l’Etat de droit, de tout ce doit être un régime démocratique ?
Les Sénégalais ne doivent pas être dupes ; ils doivent savoir que la médiation de M. Macky Sall n’est motivée que par son souci de protéger des alliés d’hier, et peut-être, de vouloir se faire une place sur l’échiquier international. Car, malgré le caractère violent, antidémocratique et antinational du régime du FPI, certains hommes politiques sénégalais avaient continué d’entretenir des rapports revendiqués, voire angéliques, avec Laurent Gbagbo, et ils n’ont pas hésité à « aller à la soupe ».
En revanche, ils ne cessaient de vilipender Abdoulaye Wade qui, au soir du 25 mars 2012, leur a administré une belle leçon de démocratie et de patriotisme, à l’opposé de leur « camarade-bienfaiteur » le « boulanger ». Aujourd’hui, ne seraient-ils pas à la base de l’implication et de l’initiative du Président de la République du Sénégal, l’engageant ainsi dans une médiation en faveur d’acteurs politiques, déjà décrédibilisés par leur attitude marquée par l’ostracisme, l’intransigeance et la violence ? Ne sont-ils pas encore mus par la volonté de parasiter le processus de réconciliation nationale chère au Président Ouattara, connu, lui, pour être un homme de paix.
Je note encore que le Président Alassane Ouattara ne s’y était pas trompé lors du récent Congrès de l’Internationale libérale à Abidjan, lorsque le Chef de l’Etat sénégalais, prenant la parole, avait commis un lapsus révélateur. En effet, ouvrant son discours par un malencontreux « Messieurs de l’internationale Socialiste », il s’était vu rectifier par le Chef de l’Etat ivoirien qui lui dit, le sourire aux lèvres : « Je sais qu’en ce moment vous êtes très entouré par des socialistes, je comprends votre lapsus ». En vérité, Monsieur Macky Sall semble avoir retrouvé ses instincts d’hier, c’est-à-dire redevenir le militant de la cause pour « la révolution permanente » et retrouver ainsi une virginité politique d’« homme de gauche ». Au point d’être instrumentalisé pour une médiation qui frise le Ponce-Pilatisme, comme s’il ne s’était rien passé durant dix années en Côte d’Ivoire, et comme s’il ne devait pas balayer devant sa porte ?
Pour un régime qui ne repose pour l’instant, que sur la « grande communication »- l’autre dirait « la grande gu… »- car chaque ministre se comporte comme « porte-parole », l’initiative n’est pas convaincante. Elle me paraît, donc, inopportune, voire choquante !
Cheikh Tidiane Sy
Ancien fonctionnaire international, ancien ministre






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