jeudi 10 janvier 2013

PORTRAIT
Aïdara Sylla, l’homme qui murmurait à l’oreille des Wade

Une opération routinière de vérification de documents banals ou, au contraire, grosse prise d’un homme transportant par-devers lui des papiers classés « top secret », voire confidentiels, notamment des relevés bancaires compromettants ? Toujours est-il que l’arrestation de l’ancien député libéral — et président du conseil rural de Thilmakha, dans la région de Thiès — est assurément une affaire qui sort de l’ordinaire.

En raison notamment de la personnalité de l’intéressé et des soupçons qui pèsent sur lui d’avoir tenté de procurer des justificatifs à des pontes libéraux faisant l’objet d’une enquête préliminaire dans le cadre de la traque pour la récupération des biens supposés mal acquis par eux. Ou des informations de première main sur leurs mouvements financiers qu’il pourrait donner. Très proche de l’ancien président de la République, Me Abdoulaye Wade, Aïdara Sylla l’était. Il l’est toujours d’ailleurs puisque, après la défaite du pape du « Sopi » en mars dernier, il fait partie de ceux qui ont refusé de l’abandonner pour transhumer dans le camp des nouveaux venus. Du moins pour l’instant… Il figurait en tout cas parmi les « happy few », ce petit cercle de visiteurs du soir privilégiés qui avaient accès à tout moment au président Wade avec qui il s’entretenait régulièrement au téléphone.

C’est bien simple d’ailleurs, Wade le considérait comme son « fils aîné » et lui avait confié Karim Wade afin qu’il en prenne bien soin. De fait, il était devenu une sorte de chaperon pour ce dernier, qu’il introduisait notamment auprès des chefs religieux. Il avait souvent l’insigne privilège de prendre place dans la voiture de l’ex-ministre de la Terre, du Ciel et de la Mer et pouvait le passer au téléphone à n’importe qui.

Quand on aime on ne compte pas et, de fait, Wade n’a pas lésiné sur les moyens pour enrichir son « fils aîné ». En plus des marchés qu’il lui octroyait en veux-tu, en voilà, il lui avait aussi offert des terrains idéalement placés dans les endroits paradisiaques de Dakar. L’un au moins de ces terrains vaut plus d’un milliard de francs cfa. Aïdara aimait confier à ses proches que, pour ce bien immobilier situé à proximité du complexe « Terrou bi », des investisseurs du Golfe lui avaient proposé un milliard de francs, mais il avait refusé de le vendre à ce prix-là.

Responsable socialiste à Thilmakha jusqu’au lendemain de la défaite du président Abdou Diouf, il avait refusé de transhumer immédiatement. Et lorsque des émissaires du pouvoir étaient venus le démarcher, il leur avait donné rendez-vous après les élections locales suivantes, tenant d’abord à montrer sa représentativité avant de répondre à l’appel des libéraux. Et de fait, il remporta haut la main ces élections, ce qui lui permit de faire monter les enchères et de ne pas entrer au Pds par la petite porte. Il se dit que, dès le premier contact, Wade est tombé sous le charme de cet analphabète extrêmement futé et fin connaisseur de l’histoire de ce pays ainsi que des arcanes de sa vie politique. Un homme extrêmement réseauté, aussi.

Le premier marché que Wade lui octroya, ce fut celui relatif à la construction du haras national, dans sa ville natale de Kébémer. Un marché à plus d’un milliard. Par la suite, sur coups de pouces des Wade, père et fils, ou du fait de son entregent personnel, Aïdara Sylla a raflé de nombreux marchés publics, en particulier dans le domaine de la construction. On cite parmi ces marchés celui de la cité des douanes sur le site du lieu-dit « Boule douanes ». Mais il y en a eu beaucoup d’autres…

La proximité entre Aïdara Sylla et les Wade était tellement étroite qu’elle a naturellement suscité beaucoup de jalousies. Et si l’ancien président le considérait comme son fils aîné, l’intéressé, lui, aimait à dire qu’à part son propre père, personne n’a jamais fait autant pour lui que Wade. Les mauvaises langues prétendent même l’avoir entendu dire une fois que le troisième président du Sénégal a fait plus que son géniteur…

C’est que Aïdara Sylla dégage un magnétisme irrésistible, qui fait que ses interlocuteurs sont toujours conquis. Et si Wade l’a rendu riche comme Crésus, l’homme ne tirait pas le diable par la queue pour autant, lorsqu’il retournait son kaftan vert pour le mettre à la couleur bleue des libéraux. Son destin a changé en effet dans les années 80, lorsque son chemin a croisé celui de l’homme d’affaires et défunt magnat des assurances, André Altounian.

Selon toujours les mauvaises langues, Aïdara Sylla lui lavait sa voiture. Pour d’autres, il lui cirait plutôt les chaussures. Toujours est-ilque le richissime Arménien s’est lié d’amitié avec ce petit marchand tablier avec qui il aimait discuter souvent. Et un jour Altounian, qui était notamment propriétaire de la société de crédit-bail Locafrique — mais aussi de la compagnie AGS (Assurances Générales sénégalaises) — s’est fait voler deux voitures de luxe. Malgré les recherches entreprises par la police et la gendarmerie, ces véhicules demeuraient introuvables.

En désespoir de cause, il en parla un jour à son ami sénégalais en lui fournissant les descriptifs des biens volés. Vingt-quatre heures plus tard, Aïdara Sylla l’appelait pour lui dire qu’il avait retrouvé les voitures disparues ! Cet exploit marqua le début d’une solide amitié entre le Crésus de l’assurance et le petit tablier sénégalais. Au fil des ans, Aïdara est devenu le confident d’Altounian qui est d’ailleurs mort dans ses bras dans un hôpital parisien. Avant cette mort, il avait eu le temps d’enrichir notre compatriote. Et après André Altounian, c’est Abdoulaye Wade qui est tombé sous le charme du ressortissant de Thilmakha qu’il consultait à propos de tout et de rien.

Apparemment, après sa chute, ce dernier continuait d’effectuer des missions particulières pour lui et son fils. Des missions auxquelles s’intéressait la police depuis longtemps. Après deux mois de filature, elle vient de mettre le grappin sur Aïdara Sylla, l’homme qui en sait beaucoup trop sur les Wade.Et qui a été interpellé à son retour d’un énième voyage à Dubaï depuis mars dernier. Dubaï où seraient planquées certaines fortunes suspectes de certains parmi les dignitaires de l’ancien régime. Espérons que les policiers auront fait une bonne moisson !

« Le Témoin » N° 1109 –Hebdomadaire Sénégalais ( JANVIER 2013)



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